Abstractions Sidérales Galerie Idéale 08/01/26 - 07/02/26

Mercredi 24 décembre 2025

Ivan Messac

Abstractions sidérales 1983-1989

 

Les biographies consacrées à Ivan Messac le désignent, à juste titre, comme « le plus jeune représentant de la Figuration narrative », inscrivant l’origine de son parcours dans la réalisation, en 1968, d’une fresque contestataire monumentale dans les couloirs de l’université de Nanterre, où il étudie alors la philosophie. Auprès de ses aînés, Bernard Rancillac, Hervé Télémaque, Gérard Fromanger ou encore Jacques Monory, Ivan Messac élabore, en ce début des années 1970, une grammaire picturale figurative à la forte conscience politique, qui appartient désormais à l’histoire de la scène artistique française. Il est plus rare de lire à propos de Messac qu’il est aussi un peintre abstrait. Pourtant, les œuvres réunies dans l’exposition «  Abstractions sidérales  », réalisées entre 1983 et 1989, en témoignent exemplairement.

L’histoire de cet énigmatique corpus pictural commence une décennie plus tôt. À l’automne 1973, l’exposition «  Le Futurisme 1909-1916  » ouvre au Musée national d’art moderne. Messac, alors âgé de vingt-cinq ans, découvre, non sans fascination, l’aéropeinture de Balla, les Visions simultanées de Boccioni, les éclatements typographiques de Marinetti ou encore le bruitisme de Russolo. Pour le jeune artiste militant, cette rencontre avec l’utopie futuriste, qui ambitionnait de changer le monde et prônait un art engagé dans la vie au point de se confondre avec elle, est décisive. D’un côté, le dynamisme et les vibrations du futurisme, de l’autre, le mouvement infini des roues de loterie foraine installées sur les Grands Boulevards. Messac est en effet hypnotisé par ces dispositifs de hasard dont les cliquetis, les couleurs vives et les chiffres fascinent autant que la promesse dérisoire qu’elles portent. Il décide alors de peindre ces chiffres mouvants, qu’ils considèrent comme « une présence abstraite dans le réel[1]  », dans des compositions qui glisseront doucement vers l’abstraction. Pour Messac, ces chiffres ne sont pas seulement des signes tirés du quotidien : ils deviennent des vecteurs métaphysiques. Leur rotation infinie évoque tout à la fois le hasard trivial des foires et l’idée d’un ordre caché, d’un mécanisme cosmique où le calcul et l’irrationnel s’entrelacent. À mesure que les formes s’épurent, les compositions s’acheminent vers une nouvelle dimension plastique : les lignes courbes des chiffres 9 et 6 s’y trouvent progressivement ramenées à de pures silhouettes oblongues, jusqu’à ce que l’ellipse, surgissant comme une évidence formelle, s’impose. En ce début des années 1980, alors que la scène artistique internationale est marquée par un retour d’une figuration expressionniste, souvent pensée comme un antidote au «  Grand Art  » abstrait, Messac adopte une posture résolument inverse. Lui qui fut l’un des plus jeunes représentants de la Figuration narrative choisit précisément, à ce moment-là, de s’éloigner de ses camarades et de la voie figurative qui avait marqué ses débuts. En prenant ainsi le contre-pied du mouvement dominant, il fait émerger ce que l’on peut nommer des «  abstractions stellaires  », dont les œuvres présentées ici constituent l’un des jalons les plus singuliers. «  J’avais basculé dans l’abstraction, inconnu cosmique, cet espace qui resta mystérieux tant que les hommes ne voulaient le conquérir. En quelques années j’étais passé des réalités quotidiennes à un univers plus vaste tout autant intériorisé que spatial[2] ». Conscient de ce glissement, Messac avait en tête la permanence du cosmos dans l’imaginaire de la modernité futuriste qu’il avait découvert dix ans plus tôt. Ainsi revient à l’esprit de l’artiste, le souvenir de Balla qui braque, en 1914, un télescope en direction du Soleil devant lequel doit passer la planète Mercure et réalise plusieurs toiles résultant de l’observation de cette éclipse ; ou encore l’idéalisme cosmique d’Enrico Prampolini, animé par la conviction que les clefs de la nouvelle plastique se situent dans l’espace intersidéral. À ces filiations au modernisme cosmique s’ajoute une autre source décisive : la lecture assidue que Messac fait de l’œuvre de son oncle, Régis Messac, auteur des premiers essais littéraires de science-fiction dans les années 1930. Messac s’arrache ainsi à la pesanteur terrestre de la rue qu’il avait longtemps peint pour diriger son regard vers le ciel. Comète de la nuit des cinq voiles (1983), La Comète bleue aux confins de la nuit (1983), Tension de la comète bleue (1984), Comète du Capricorne (1984), L’étoile Eugénie s’accomplit (1984), Naissance de la comète brune (1984), Naissance d’une comète rousse (1984), Stella di carbone giallo (1984), Rougeur dans le ciel bleu (1984), La comète Émeraude (1984), Dédoublement de la comète verte (1985), autant d’œuvres dont les titres évoquent explicitement le cosmos et dans lesquelles dominent ellipses, queues stellaires et trainées astrales. Chaque tableau procède d’une méthode rigoureuse qui débute par un croquis : une structure initiale qui organise l’espace en un ensemble d’« individus plastiques[3] » différenciés par leurs couleurs et leurs matières. Une fois le tracé établi au fusain, médium choisi pour permettre d’éventuels ajustements liés au changement d’échelle entre l’esquisse et le tableau, les zones destinées à accueillir ces entités plastiques sont masquées à l’aide de kraft et d’adhésif. La toile, alors placée horizontalement, reçoit de larges couches de couleur extrêmement diluée, appliquées à grande brosse : une « soupe » chromatique volontairement incontrôlable, qui se répand librement et définit un espace autonome, imprévisible, «  un ailleurs cosmique » comme le décrit l’artiste. À mesure que les couches superposées sèchent, les pigments se séparent, dérivent, se fracturent en îlots et en archipels chromatiques ; une géographie aléatoire se constitue, préalable indispensable à l’émergence du tableau. Une fois le masque retiré, commence le travail du « monde connu ». Un vocabulaire formel, élaboré au fil des toiles, organise les différentes familles d’individus plastiques dont les formes, souvent triangulaires et courbes, doivent pouvoir suggérer un mouvement potentiel les uns par rapport aux autres. Leur élaboration procède généralement en deux temps : une première couche uniforme, suivie d’un travail plus minutieux de dégradés, de textures striées ou labourées, obtenues par divers outils, qui viennent préciser la densité matérielle de chaque surface. Chaque composition révèle des zones différenciées tant par la matière qui les constitue que par le geste qui les façonne, produisant un ensemble dont la plasticité suggère la troisième dimension. Cette dynamique trouve un écho éclairant dans certaines peintures d’Alberto Magnelli, datant de 1910, que Messac aime à convoquer, et dont les formes sont subtilement ombrées, comme si une profondeur latente cherchait à s’y inscrire. Parfois, certaines constellations laissent apparaitre, non sans surprise, des motifs ornementaux rappelant le papier peint – ondulations, flèches, points, damiers – qui trouvent leur origine dans les premières expérimentations de Messac des années 1970, lorsque furent élaborés des pochoirs destinés à produire des répétitions décoratives et qui rappellent certaines peintures du mouvement américain Pattern & Decoration[4], apparu au même moment, qui choisit de rejeter les préceptes de l’abstraction formaliste, du minimalisme et de l’art conceptuel pour célébrer le décoratif. Ainsi, les peintures sidérales de Messac cristallisent une friction entre l’infiniment lointain et le plus banal du quotidien. Le noble vocabulaire de la modernité cosmique se voit exposé à la trivialité domestique, et inversement, cette dernière s’élève vers l’abstraction céleste.

En ce début des années 1980, l’époque semblait affectée d’une manière de suspens temporel, en proie au «  présentisme  » postmoderne, dont il convenait de jouir autant que possible, Messac, au contraire, se tourne vers une reprise de conscience du temps et de l’histoire moderniste. Au cœur d’une décennie dominée par la stase temporelle et le retour de la figuration, Messac affirme une position singulière, inscrivant son œuvre dans un contre-temps aussi audacieux que fécond.

 

Marjolaine Lévy


 


 

[1] Entretien avec l’autrice, décembre 2025.

 

[2] Entretien avec l’autrice, décembre 2025.

[3] C’est de cette manière que Messac nomme ses formes abstraites.

[4] Parmi les membres du groupe, on compte, entre autres, Richard Kalina, Joyce Kozloff, Robert Kushner ou encore Joe Zucker qui, dans leurs peintures, exaltent le plaisir de la forme par le biais de l’ornementation, des mosaïques mexicaines ou byzantines, du patchwork ou de la broderie orientale.


 

  • Invitation Galerie Idéale 11 rue d’Athènes Paris
  • Puzzle 1989 sculpture carton et acrylique